Qui mieux qu’Alphonse Boudard a raconté le spectacle quotidien qu’offrait la population des rues du XIIIe arrondissement parisien où il a grandi chez sa grand-mère et que tout habitant de ce quartier reconnaît ? Nous lui devons la fière chandelle de nous avoir fait apprécier que l’usage de l’argot véhicule une manière d’être, de vivre, de survivre, de voir les autres et de se voir tant dans la guerre, la maladie, la petite délinquance que dans la paix, l’amour, l’amitié, et les rencontres les plus improbables. Il a su trouver des mots d’une grande délicatesse pour parler de la détresse des prostituées vieillissantes d’où l’on ne peut que déduire la qualité rare de son regard d’homme sur les femmes et admettre que ce n’était pas un vain mot lorsqu’il disait les aimer. Son œuvre est pour moi définitivement exemplaire de la spiritualité populaire, comme dans L’Hôpital quand il dit l’agonie interminable d’un compagnon de chambrée : « Il pipe plus mon copain, mon camarade […] je préférerais qu’il la casse maintenant » et de la fonction pudique de l’argot dont il écrit, p. 17 de la Méthode à Mimile : « Et la discrétion, alors ? […] dans l’usage du langage ». Chaque fois que je lis un écrit d’Alphonse Boudard, je me souviens de la réciprocité de notre estime qui se perpétue avec Gisèle Boudard, son épouse, et les diverses rencontres avec sa sincérité ne cessent de me bouleverser. Et quelques autres aussi…
FMR
Lisez, entre autres, Les Combattants du petit bonheur, La Métamorphose des cloportes ou Chère visiteuse et vous comprendrez mon inhibition, au moment de pondre mon papier pour la Gazette. Le français du tout venant, le seul, hélas, à ma disposition, est bien plat pour évoquer la truculence, le torrent, l’éruption, le bouillonnement de vie énorme portés par l’œuvre d’Alphonse Boudard, qui « a traîné ses lattes » en compagnie de Musique, fils de Tatahouine, rescapé des Bats d’Af’ (bataillons d’Afrique), dans ce treizième populaire, qu’il connaissait bien pour y avoir vécu mais qui, comme me l’écrit Gisèle Boudard, sa femme, « était si différent de celui d’aujourd’hui ».
Avant de fréquenter, fin 1951, les cellules glacées de la taule (à La Santé ou à Fresnes) où il a attrapé deux maladies graves, la tuberculose et l’écriture, il était ouvrier typographe, avait choisi, dans la drôle de guerre, entre le Maréchal et le Général, et s’était engagé dans l’armée de De Lattre pour bouter le Teuton hors de France. Il en a même été décoré.
Le retour à la vie civile et au chômage le conduisit à vivre d’expédients, et plus même, car affinités, dirions-nous, avec d’autres « malfrats ». Diagnostiqué intelligent par l’administration pénitentiaire, il eut accès aux bibliothèques et, boulimique, s’est promené de la Bible à Céline, en passant par Proust, Stendhal, Tolstoï, Mann … Dis-moi qui tu lis, je te dirai qui tu vas devenir.
En 1958, s’il n’a pas fini de traîner les séquelles de sa « tubardise », son style, au mélange détonant d’argot « vrai de vrai », de langue populaire et de maîtrise syntaxique, séduisit un éditeur moins frileux que la moyenne. La Métamorphose des cloportes remporta un succès immédiat, en 1962, avant d’être adapté pour le cinéma, en 1965. Bien d’autres suivirent : Prix Renaudot pour Les Combattants du petit bonheur, en 1977, Grand Prix du roman de l’Académie française pour Mourir d’enfance, en 1995, Prix des Romancières pour Chère visiteuse, en 1999.
Son éditeur principal Robert Laffont projette d’éditer un triple volume qui réunira Mourir d’enfance, L’étrange Monsieur Joseph et La Fermeture (des maisons closes). Ce livre paraîtra onze ans après la mort de Boudard survenue le 14 janvier 2000, à Nice, où il retrouvait très souvent son ami Louis Nucéra, décédé en août de la même année.
Son écriture donne à ses lecteurs un aperçu des joies de vivre dans des logements pourtant minables, comme celui de la rue Philibert Lucot, où sa femme et lui habitèrent jusqu’en 1956, de la gaieté et des bonheurs simples de ce petit peuple qui se retrouvait dans des cinémas, aujourd’hui disparus, et des troquets style « avant-guerre ». Dans ses romans, on retrouve certains de ses amis d’enfance.
Plus tard, Jo Privat, qui inventa l’expression « boîte à frissons » pour nommer l’accordéon, et Albert Simonin, l’auteur de Touchez pas au grisbi, furent ses familiers.
F.M.R. (Françoise Mandelbaum-Reiner), fondatrice du Centre d’argotologie à la Sorbonne, avait proposé à l’Assemblée générale de 1989, qui l’accepta à l’unanimité, qu’Alphonse Boudard en soit un des Vice-Présidents d’Honneur. Elle a monté en 1991 trois journées d’argot, à la Maison des écrivains, rue Vaneau, où elle a réuni, autour de la deuxième table ronde sur cinq, Le Breton, Boudard et Thierry Jonquet, pour représenter trois générations d’argotiers, dont deux n’avaient pour tout bagage que le certificat d’études. Elle se souvient que le dialogue entre Le Breton et Boudard fut très intéressant et éclairant pour le public sur les pratiques de l’argot. Ces amoureux des mots n’hésitaient jamais à inventer celui qui leur manquait.
C’est ce mélange de langage cru, de pudeur, d’humour, de clin d’œil au lecteur, comme Diderot, deux siècles auparavant l’avait osé, qui fait le charme bien particulier d’une œuvre, déjà appréciée et à ne pas laisser tomber dans l’oubli.
Et si, comme Guy Konopnicki l’a suggéré dans l’hebdomadaire Marianne, en janvier dernier, on honorait Alphonse Boudard d’une rue dans cet arrondissement de Paris ? Il rejoindrait, dans l’Histoire parisienne, le manouche Django Reinhardt, autre célèbre artiste de notre XIIIe, également marginal de son vivant.
Séraphine
