La Gazette du 13ème – Journal de quartier

La Gazou

GAZETTE 89 Pitié-Salpêtrière

Posted by lagazou sur 25 octobre 2013


 De l’hospice qui enferme à l’hôpital qui soigne

Ce complexe hospitalier est issu de la réunion opérée au XXe  siècle de deux établissements distincts qui remontent au XVIe siècle : la Pitié fondée en 1612, par Marie de Médicis et la Salpêtrière fondée  par Anne d’Autriche et Louis XIV en 1656.

La Pitié, la première née, s’installe au voisinage de l’ancienne abbaye Saint-Victor, près de l’actuelle mosquée de Paris au coin des rues Geoffroy-Saint Hilaire et Lacepède. Dès le départ l’objectif est de venir en aide  aux  « bons pauvres », enfants, vieillards, malades qui n’ont pas les moyens de se prendre en charge ou aux personnes méritantes qui veulent et peuvent travailler. Quant aux « mauvais pauvres », mendiants et marginaux, il faut les tenir à l’écart : l’établissement est censé attirer ces derniers dont la présence en ville est de plus en plus mal supportée, mais cette tentative a peu de succès. L’hospice est divisé par sexe : la Grande Pitié pour les filles, la Petite Pitié pour les garçons. Il accueille surtout des orphelins et enfants abandonnés logés, nourris et éduqués (instruction religieuse, travaux d’aiguille pour les filles, accompagnement des enterrements pour les garçons, apprentissage d’un métier). Lorsque l’Hôpital général est créé, en 1656, la Pitié se trouve intégrée dans cette institution qui regroupe cinq établissements dont la Salpêtrière pour les femmes et Bicêtre pour les hommes. Cette nouvelle structure d’« hospitalité » a toujours une fonction d’accueil mais elle a aussi une dimension répressive, dans un contexte d’aggravation de la misère, de troubles politiques de guerres et d’insécurité : en 1612, on comptait à Paris 30 000 vagabonds et  40 000 en 1658, soit 10 % de la population de la capitale !

Pour le compte de tous les établissements de l’Hôpital général, la Pitié assure l’administration et abrite les magasins qui les desservent. L’hôpital de cette époque  est essentiellement destiné à l’hébergement, à la protection et au contrôle des pauvres et n’assure pas de soins. Une mutation se produit dans les années 1780-1790 où toutes les maisons de l’Hôpital général se voient forcées de construire leurs propres infirmeries pour traiter sur place leurs malades au lieu de les transférer comme il était coutume à l’Hôtel-Dieu, car celui-ci a brûlé en 1772. Dans ce siècle des Lumières, une réflexion est menée en parallèle sur le rôle de l’hôpital et son fonctionnement, sur les questions d’hygiène et la médicalisation, tout cela se répercutant sur l’architecture.

La maison de la Pitié, qui avait été agrandie au sud en 1782, est donc transformée en hôpital pour les malades pauvres, d’abord comme annexe de l’Hôtel-Dieu (1808) puis comme institution indépendante (1813). A cette date, sont ajoutés une clinique, une pharmacie et une maternité. Les locaux anciens et délabrés contenant alors 640 lits, sont détruits en 1912. L’architecte Justin Rochet construit la nouvelle Pitié sur des terrains attenants à la Salpêtrière. La Pitié est désormais exclusivement un hôpital de soins et chirurgie modernes, comportant au départ 994 lits et organisé en unités séparées.

La Salpêtrière, créée en 1656, est aussi destinée à l’accueil des indigents dont elle augmente notoirement les capacités, mais d’emblée est appliqué le principe de l’enfermement des pauvres, dans le cadre de la mise en place de l’Hôpital général. La mendicité est interdite et doit être sévèrement punie. Ce nouvel hospice prend la suite du Grand Hôpital, installé en 1853 par la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, qui avait obtenu donation des terrains du petit Arsenal, fabrique de poudre désaffectée. Ce projet à caractère charitable a échoué faute de crédits mais l’établissement, repris sous le nom d’Hôpital général, est placé sous l’autorité du roi, avec une approche plus laïque et plus répressive. Le petit Arsenal occupait sur le territoire d’Ivry (rattaché à Paris en 1784) une superficie d’environ sept hectares qui sera considérablement étendue par la suite. Les constructions antérieures, réalisées entre 1640 et 1650, sont conservées et adaptés aux besoins nouveaux. Les bâtiments actuels de la division Hemey et de la division Jacquart dateraient de cette période. De nouvelles constructions sont lancées dès 1657, selon le plan en damier de l’architecte Antoine Duval qui prévoyait quatre bâtiments enserrant des cours, avec au milieu une église en forme de croix grecque. Faute d’argent, seules seront édifiées les divisions Sainte-Claire (actuellement Montyon) et Mazarin. Le chantier est repris en 1669, de nouveaux crédits ayant été obtenus pour créer une église digne de cet hôpital. Le roi confie le projet à Le Vau, qui modifie le plan de Duval en prévoyant d’accoler la chapelle au pavillon Mazarin, ce qui en oriente l’ouverture non plus vers la Seine mais vers le jardin du roi. Par contre le plan d’église en croix grecque est retenu, avec un autel central entouré de quatre nefs dont une sera utilisée comme entrepôt et une autre sera ouverte aux parisiens. A la mort de Le Vau en 1670 le projet est repris par Libéral Bruant. On ignore la date de la fin des travaux de la chapelle Saint-Louis. Une aile symétrique à l’aile Mazarin n’a pas été construite comme prévu, probablement pour des raisons financières.

À la suite d’un édit de 1684 une maison de Force est ensuite édifiée, pour emprisonner des mendiants, des femmes débauchées, prostituées ou condamnées par la justice. Puis, au début du XVIIIe siècle, le rythme de construction se ralentit. L’architecte Germain Boffrand nous laisse peu de bâtiments (une buanderie, les premières loges des « insensées ») mais s’illustre en présentant en 1729 le second plan d’ensemble des lieux, dans la lignée de ses prédécesseurs : il reprend simultanément leurs perspectives d’ouverture vers la Seine (Duval) et vers Paris et le tout nouveau boulevard de l’Hôpital (le Vau), en les articulant autour d’un axe central. Cette vision créatrice, s’inspirant de la symétrie, n’est pas mise en application de son vivant mais elle inspirera les réalisations futures.

Au milieu du siècle, les constructions et réparations, notamment à la maison de Force, sont freinées par l’augmentation d’un tiers du nombre des pauvres, et donc des enfermées,. Difficultés économiques, crise institutionnelle et scandales (déportations massives, enlèvement des enfants) contribuent à aggraver la situation de la Salpêtrière. Un don substantiel de la marquise de Lassay permet à Antoine-Jacques Payen d’édifier une aile qui portera son nom, copiée sur la division Mazarin. Pour consolider la symétrie, il aurait fallu réaliser les bâtiments prévus par Boffrand mais cela nous laisse le beau jardin dit « de la Hauteur ». Cette opération entraîne le déplacement vers l’ouest du cimetière qui était situé à l’est et donc inondable. Charles-François Viel, venu seconder Payen lui succède après sa mort en 1785. À la veille de la Révolution, il constate le développement anarchique du bâti à la Salpêtrière, loin de la volonté d’harmonie des plans antérieurs. Il reconstruit alors les loges des « folles », particulièrement hétérogènes, édifie une nouvelle buanderie, des bâtiments pour épileptiques et difformes (division Pinel), un nouvel égout. Il termine les travaux de construction de la division Jacquart et ceux de l’Infirmerie générale qui amorce ici aussi la médicalisation de l’établissement. Les principaux bâtiments de la prison qui ont été évacués en 1794 sont convertis à l’usage des invalides et grands infirmes. Viel contribue à transformer un effroyable lieu d’enfermement en un hospice à visage humain, la demeure « de gens libres ». Les hôpitaux ont pour lui une mission d’assistance publique. Le personnel infirmier et médical se professionnalise. La renommée de l’établissement se développe autour de grands noms comme ceux de Pinel, Esquirol, Charcot, mais en même temps il reste fondamentalement un hospice de vieillards. Jusqu’en 1941, l’hôpital est réservé au soulagement de la misère et est destiné à ceux qui ne peuvent recourir à la médecine libérale payante. Les avancées techniques (antisepsie, asepsie, hygiène) ralentissent la propagation des maladies. La division des bâtiments en pôles de spécialités, la séparation entre services généraux et médicaux et avec l’hébergement des malades vont dans le même sens. Le confort est amélioré avec le souci de voir disparaître les salles communes.

● En 1964, Pitié et Salpêtrière fusionnent en un centre hospitalier unique qui va au-delà du rapprochement géographique de 1912 et qui dispose de ressources accrues. Un centre universitaire et de recherche est construit à côté de l’hôpital. Neurologie et cardiologie continuent à illustrer ce centre hospitalier qui est aujourd’hui le plus important d’Europe.

 

 

 

Comment vit-on à la Salpêtrière du temps de l’Hôpital général ?

On y entre volontairement (les bons pauvres) pour y chercher protection, hébergement et emploi ou par contrainte (les mauvais pauvres) à la suite d’une incarcération à la Force ou d’une capture par les archers à l’occasion d’une patrouille de rue. L’enfermement, le plus souvent  inférieur à un an peut être définitif.  La permission de sortie est donnée par l’autorité qui a présidé à l’enfermement. Les évasions sont fréquentes cependant, surtout à partir des dortoirs mais aussi à la Force. Il y a également les sorties par transfert dans un centre de soin et les départs collectifs : les « Filles du Roy » parties se marier au Québec (1663-1673) puis celles condamnées à des déportations punitives (en Louisiane et aux Antilles (1715-1750).

La population enfermée (jusqu’à 8000) est composée de filles orphelines ou abandonnées, de femmes veuves ou sans ressources, malades ou folles et de couples âgés. Après 1684 il y aura aussi les prisonnières de la Force. Toutes ces catégories sont réparties dans des dortoirs spécifiques. Les fillettes vont à l’école jusqu’à 12 ou 14 ans (lecture, écriture, tricot) et reçoivent une éducation religieuse puis travaillent dans le bâtiment Sainte-Claire (tapisserie, broderie, lingerie…). Elles sont ensuite employées comme ouvrières ou domestiques sur place ou en ville. Une minorité d’entre elles, les « bijoux » distinguées par leur condition ou leur beauté, sont mieux vêtues, mieux nourries et recevant une éducation plus soignée. Elles sont destinées à faire carrière sur place comme « officières ». Celles-ci, bien qu’appelées sœurs, sont des laïques qui peuvent retourner dans le monde à tout moment. Elles assurent la discipline, l’instruction religieuse, l’enseignement, l’inspection des lingeries et cuisines, l’assistance aux malades… Les archers font régner l’ordre à l’intérieur de l’Hôpital et répriment la mendicité dans les rues. Ils escortent les convois de malades à l’Hôtel-Dieu ou Bicêtre, contrôlent la conduite des maîtres et apprentis. Il y a en effet des artisans de tous les corps de métier qui forment les jeunes apprentis, mais aussi des employés, des apothicaires, des jardiniers, des femmes de service…. La vie quotidienne est marquée par le travail. Celui-ci est une obligation morale pour tous les pauvres valides. L’ordre moral est entretenu par la prière et les lectures édifiantes. Malgré la rigueur des prescriptions, il semble pourtant qu’il y ait eu des débordements aussi bien du côté des pensionnaires que des officières.

L’alimentation est strictement réglée selon les catégories : pain blanc, viande et poisson pour les gardes, maîtres et ouvriers, avec en plus des fruits et légumes pour les officières et les ecclésiastiques. Les filles de service et les pauvres ont droit à du pain bis, du bouillon de viande remplacé par du beurre et des pois les jours maigres. Du vin, considéré comme fortifiant, est donné aux veilleuses de nuit, aux plus de 60 ans et aux malades. L’ordinaire  peut être amélioré : don des officières, pécule gagné au travail, versement d’une pension à l’établissement. Dans ce dernier cas, la vie peut s’en trouver bien agrémentée. Le privilège d’avoir un lit individuel est soumis pour celles qui en ont les moyens au versement d’une somme forfaitaire mais il est gratuit pour certains invalides. Les autres femmes dorment à deux ou trois par lit. Les « pensionnaires » restent très minoritaires mais leur nombre s’est accru au cours du XVIIIe siècle, suscitant de vives récriminations.

L’hôpital général produit un certain nombre de denrées : les terrains vagues qui l’entourent servent de potagers, vergers et pâturages qui produisent aliments et remèdes. On y trouve aussi une vacherie, des poules, volailles, cochons qui circulent entre les bicoques, boutiques et basses-cours éparpillées entre les bâtiments. Un marché s’y tient régulièrement qui offre ses produits aux enfermées. Deux moulins construits près de la rue Jenner fournissent la farine pour le pain et les bouillies. L’eau à boire provient de la Bièvre puis d’un puits creusé dans l’établissement. La localisation de l’hôpital hors Paris le dispense des droits d’octroi pesant sur l’entrée de denrées. La proximité de la Seine facilite les approvisionnements mais est souvent cause d’inondations, d’humidité, d’invasion de rats.

Les conditions de vie sont difficiles : misère ambiante, enfermement et surveillance perpétuelle, insalubrité, entassement, violences. C’est particulièrement vrai pour les prisonnières confinées dans des cellules exigües, couchant sur la paille. Leur présence contribue à stigmatiser l’ensemble des femmes hébergées alors à la Salpêtrière et ce n’est que lentement que cette image va se dissiper.

Brigitte Einhorn

13 555 car

 

 

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