La Gazette du 13ème – Journal de quartier

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Gazette 70 Une opérette à Ravensbrück

Posted by lagazou sur 2 janvier 2009

Hommage à Germaine Tillion

Madame Massot, professeur de musique au collège Camille Claudel a bien voulu nous conter l’histoire d’un projet remarquable réalisé avec ses élèves autour de l’opérette de Germaine Tillion.

Celle qui a fêté son centenaire le 30 mai 2007, brillante ethnologue élève de Marcel Mauss, est envoyée très jeune étudier la tribu chaouïa en Algérie. Lorsqu’elle y retournera après la guerre, elle constatera que cette population rurale est désormais « en état de clochardisation », ce qui la poussera à créer les centres sociaux.

Elle revient à Paris juste avant la déclaration de la seconde guerre mondiale. Ne supportant pas de voir son pays envahi, elle entre très tôt dans la résistance et fera partie du premier réseau du Musée de l’Homme. Dénoncée, elle sera déportée à Ravensbrück. Au camp, devenue « verfügbar », c’est-à-dire corvéable pour tous les travaux pénibles, elle va rédiger en cachette sur un petit carnet le livret d’une opérette autant pour survivre que pour partager son projet et soutenir ses codétenues et dans laquelle elle réussit à mettre en dérision l’horreur du camp : le Verfügbar aux enfers.

Avant d’écrire un texte, elle récoltait avec ses compagnes bon nombre d’airs ; une publicité pour la chicorée, des airs d’opérettes, une mélodie de Duparc et même, On s’en fout d’attraper la vérole, bref un pot-pourri des plus toniques.

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Le livret laissé dans l’ombre d’une boîte à chaussures a été édité récemment, et a tant impressionné le directeur du Théâtre du Châtelet Jean-Luc Choplin, qu’il a décidé de programmer l’œuvre, merveilleux cadeau d’anniversaire pour une centenaire stupéfiante qui n’imaginait pas que le projet prendrait forme. Après en avoir discuté avec la responsable du Jeune Public, il prend le pari de faire chanter et jouer le chœur des détenues à des collégiennes.

Deux professeurs de musique du quartier se sont lancées avec leurs élèves dans ce spectacle singulier. Au collège Camille Claudel Marie-Thérèse Massot entraîne sa collègue Nadine Clause du collège Évariste Galois et leurs élèves de 3e pour un voyage fabuleux, entre apprentissage du chant, de la chorégraphie et de la mise en scène, mais par-dessus tout dans la rencontre avec une personnalité hors du commun : Germaine Tillion.

Après avoir réuni les parents pour leur faire connaître le projet qui mobilisera leur enfant chaque mercredi, un ou deux week-ends et les mènera à Ravensbrück, l’aventure peut commencer. Les ateliers d’expression corporelle et vocale ne font pas encore le lien avec l’œuvre, ils se doublent d’un travail sur l’histoire de Germaine Tillion. Les danseuses professionnelles puis le chœur de la Maîtrise de Paris vont bientôt se joindre aux élèves et enfin les solistes qui vont se montrer d’admirables initiatrices.

Lors des trois représentations les 2 et 3 juin, beaucoup se sont étonné que les jeunes aient acquis une maîtrise telle qu’on ne distingue pas les professionnelles des collégiennes. Germaine Tillion qui n’a malheureusement pu assister au spectacle mais l’a suivi en vidéo a certainement éprouvé une très grande émotion. À la fin de chaque représentation, son portrait descendait des cintres et la salle debout et les artistes sur le plateau ont applaudi dans un même élan cette grande dame qui reste un modèle de courage et d’humanité pour tous.

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Après le travail au Collège sur Germaine Tillion, la mémoire des camps, et les ateliers de travail théâtral, arrive enfin LE Voyage à Ravensbrück, financé par les mécènes du Châtelet, la FNACA (Fédération Nationale des Anciens Combattants en Algérie) et la Fondation Maginot pour les élèves de Camille Claudel.

Du 27 au 29 avril 2007 — avec leurs professeurs de musique, d’arts plastiques, d’histoire, d’allemand, sans oublier le chef d’établissement, l’inspectrice de musique et la responsable du département jeune public au Châtelet — les 23 élèves qui joueront en Juin au théâtre vont séjourner dans ce camp (au Nord de Berlin, non loin du Sans-Souci de Frédéric II de Prusse !). Là sont passés plus de 130 000 femmes et enfants. Beaucoup y sont morts.

Mais, à leur arrivée, le ciel est bleu, le soleil éclatant, le petit lac attenant au camp mérite la carte postale. Aussi, dans la journée, bien que le centre d’accueil soit situé dans les bâtiments des anciennes surveillantes S.S., elles ne sont pas trop impressionnées. Pourtant, devant un bâtiment se détachent des silhouettes décharnées sculptées qui glacent nos collégiennes. La nuit tombant, l’impression de vide qui se dégage des petites villas abandonnées des S.S. et des grands bâtiments du camp devient oppressante : le soir elles n’ont pas osé sortir.

Le lendemain un jeune Allemand, chargé de mission pédagogique du camp, Thomas Kunz, leur en montre les tragiques réalités : le rouleau en pierre pour aplanir la route, qui ne servait à rien, sinon à épuiser les détenues, et que Germaine Tillion a dû tirer ; la prison, où elles découvrent gravés dans le mur les noms des déportées, qui sont ceux des personnages de la pièce « Le Verfügbar aux Enfers » ; le musée, où deux jeunes femmes leur montrent des costumes et des objets de déportées, les petits cadeaux qu’elles s’offraient : une grenouille sculptée dans un manche de brosse à dents ; le four crématoire dont les cendres étaient vidées dans le si joli petit lac, devenu cimetière, lieu de mémoire, où reposent les cendres d’Émilie Tillion, la mère de Germaine. Là nos collégiennes ont mesuré l’horreur du camp, les conditions d’existence inhumaines que Germaine Tillion a eu le courage de transposer dans son opérette, pour résister et survivre. Ce mot de Verfügbar signifie « Bouche-trou ». C’était le dernier échelon dans les tâches attribuées aux déportées.

Elles rencontrent aussi de jeunes lycéens allemands : à leur grand étonnement ils ne connaissent rien des mouvements de résistance allemande que les professeurs d’allemand et d’histoire du collège Camille Claudel ont fait découvrir à leurs élèves. Elles leur jouent des passages de la pièce et les entraînent dans les chants. Des liens se créent qui vont perdurer.

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L’ensemble du voyage a été filmé par le vidéaste David Unger, mémoire précieuse qui a suivi le déroulement d’un projet fertile en enthousiasme et en émotions. Celles-ci, sous la direction du professeur d’arts plastiques, se sont exprimées dans des dessins : deux d’entre eux ont illustré le programme, et tous ont été exposés dans le foyer Nijinsky au théâtre du Châtelet

Pendant ce temps, les élèves d’Évariste Galois et leurs professeurs se rendaient au Mémorial de Caen et sur les plages du débarquement. Une équipe TV les y attendait pour les interviewer longuement sur l’ensemble de ce beau projet.

Un bilan

Lors de l’exposition Germaine Tillion au Trocadéro, un film éloquent donnait la parole à quelques jeunes filles. Le sentiment dominant exprimé fut la conscience d’être transformées par l’aventure.

L’enquête réalisée au collège décline de précieux acquis : l’attention aux autres, le sentiment d’avoir grandi, le souci du monde extérieur.

« J’ai changé plusieurs choses dans ma façon de penser »

« J’ai moins honte et j’aime encore plus chanter »

« Heureuse, avec la confiance en moi »

« À côté de la déportation mes petits problèmes m’apparaissent insignifiants »

« Je profite de tous les moments de la vie en essayant d’en voir les bons côtés »

Parmi les messages des élèves à Germaine Tillion, celui de Yekta résume bien les réactions des jeunes :

« Madame Tillion, je vous admire, vous êtes un exemple et un modèle pour moi, je ne sais pas si j’aurai la chance de vous rencontrer, mais une femme comme vous, je ne pourrai jamais l’oublier. Toutes vos actions, vos projets, vos rêves, vous n’y avez jamais renoncé et c’est pourquoi je vous dis bravo et encore bravo ! Prenez soin de vous et je vous embrasse. »

Pour beaucoup, la rencontre a été vécue comme un bouleversement porteur de sens, susceptible de changer le regard des jeunes filles.

« Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons » Cette phrase de Paul Éluard, Germaine Tillion en a fait sa ligne de vie, elle serait heureuse que dans nos collèges la graine semée ait fait belle moisson.

Pour en savoir plus voir le site des élèves : http://verfugbar.livejournal.com/

SL et GM

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